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André Gorz pour penser demain

Lorsqu’on me demande de citer des anciens élèves de mon université qui m’inspirent, l’un de mes premiers choix n’est ni un entrepreneur technologique célèbre ni un scientifique distingué, mais André Gorz. Outre le fait d’avoir fréquenté le même établissement (que l’on me pardonne l’anachronisme), Gorz a ensuite vécu à Vosnon, dans ma région natale, et j’ai eu le plaisir d’évoquer parfois sa mémoire avec mon libraire, qui avait été son ami. Dans cet article, je n’ai pas l’intention d’écrire une biographie de Gorz (pour cela, je vous renvoie à l’excellent ouvrage de Willy Gianinazzi) et je ne prétends pas non plus présenter ses idées de façon exhaustive ou fidèle. Je souhaite humblement partager ma propre compréhension de ses écrits et l’attachement que je leur porte. Je ne peux dissimuler le fait qu’en le découvrant durant mes études, j’ai eu le sentiment que notre trajectoire commune portait en elle la promesse que mon avenir n’avait pas à être déterminé uniquement par la voie technique que j’avais choisie.

Au cœur de la philosophie de Gorz se trouve son engagement avec la notion de monde vécu, le lifeworld de la tradition phénoménologique. À ses yeux, la question écologique ne pouvait se réduire à sa dimension scientifique. Sa véritable origine résidait dans la texture de l’expérience quotidienne, dans la façon dont les individus perçoivent, habitent et cherchent à façonner le monde qui les entoure. Dans son essai L’écologie politique entre expertocratie et autolimitation, Gorz établissait une distinction entre l’écologie technique des experts et l’écologie politique du vécu. Elle exprime le désir des citoyens non pas simplement de survivre au sein de systèmes gérés, mais de vivre de façon signifiante dans des environnements qu’ils peuvent comprendre et sur lesquels ils peuvent agir.

L’expansion de technologies excessivement complexes sape souvent ce monde vécu. Les gens ordinaires renoncent à leur autonomie lorsqu’ils sont privés de la capacité de réparer, d’entretenir ou de comprendre les outils et les systèmes qui les entourent. Cette aliénation réduit les citoyens à de simples consommateurs passifs, étrangers à leur environnement et incapables d’exercer une responsabilité sur leurs propres conditions de vie. Pour Gorz, la question écologique devenait dès lors inséparable de la question de la liberté. Sa pensée rejoint ici la critique de la société industrielle par Ivan Illich. Ce dernier développe le concept de convivialité, dans lequel les outils et la technique doivent permettre l’émancipation et l’autonomie des individus.

Dans cette perspective, il a avancé l’idée d’autolimitation, qu’il concevait à la fois comme un projet éthique et politique. L’autolimitation ne signifie pas simplement accepter des limites comme une contrainte extérieure, mais s’engager dans une définition collective de ce que signifie en avoir « assez », à la manière d’une action communicationnelle au sens de Habermas. C’est un acte conscient d’émancipation, par lequel les individus se libèrent de la compulsion à consommer sans mesure et de la tyrannie de la productivité qui colonise le temps humain. Elle devient en même temps le fondement d’un avenir social soutenable, dans lequel les communautés choisissent délibérément de vivre dans les limites planétaires tout en recherchant des formes d’épanouissement plus riches et plus dignes. Ce lien entre autolimitation et une compréhension plus scientifique de la pensée écologique n’est pas étranger aux approches contemporaines telles que celle du Shift Project. Gorz nous inspire que la véritable mesure du progrès ne réside pas seulement dans ce que nous sommes capables de produire, mais dans la qualité de vie que nous sommes en mesure de construire pour nous-mêmes et pour les autres.

Pour finir, je voudrais simplement mentionner son œuvre Lettre à D, qui est l’une des déclarations d’amour les plus touchantes qu’il m’ait été donné de lire. Je laisse aux lecteurs curieux le soin de la découvrir par eux-mêmes.


Sources principales :

André Gorz (1977) Écologie et Politique

André Gorz (2019) Éloge du suffisant

André Gorz (2008) Lettre à D

Autres lectures :

Willy Gianinazzi (2019) André Gorz. Une vie

Jean-Michel Djian (2020) Ivan Illich

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